En marches ou gradins, rampes ou plateforme, le socle de la Méca s’apparente à un espace public, singularisé par les panneaux de béton clair qui le couvrent à l’unisson des façades.

Projet phare de la région Nouvelle-Aquitaine, la Maison de l’économie créative et de la culture, dite la Méca, marque désormais le paysage bordelais. Implantée au sud de la ville, en bord de fleuve, dans le nouveau secteur d’Euratlantique, elle apparaît comme un objet architectural non identifié, mystérieux, visible de loin, avec ses dimensions imposantes, sa teinte monochrome blanche donnée par le parement en béton « pierre de Bordeaux » qui la couvre intégralement, et sa géométrie d’angles fuyants, nets et brisés.

Depuis le fleuve, l’ouverture du volume tempère la massivité du bâtiment.

Au cœur d’un renouvellement

Le projet s’inscrit dans l’opération d’intérêt national Bordeaux-Euratlantique lancée en 2010, qui concerne trois communes – Bordeaux, Floirac et Bègles : un périmètre de 738 h à cheval sur les deux rives de la Garonne. Située dans l’ancien quartier populaire de Saint-Jean-Belcier, en passe de devenir le quartier d’affaires de la métropole, la Méca en signale l’entrée et l’articule au centre historique de Bordeaux. L’intention du projet était de l’intégrer à la promenade des Berges qui remplacera à terme la voie rapide qui le borde encore actuellement. Bien qu’à seulement 50 m de la rive et dans le périmètre d’un plan de prévention des risques d’inondation (PPRI), le bâtiment occupe la totalité de l’emprise de la parcelle ; 251 pieux de béton ont cependant été nécessaires en fondation. Il se substitue aux abattoirs, dans le prolongement de la Halle Boca, ancienne halle aux bestiaux transformée en Foodcourt (Anma architectes).

La chambre haute offre un espace intermédiaire suspendu entre fleuve et ville, en lien sonore et visuel avec l’intérieur du bâtiment.

Par sa forme singulière – un volume déhanché constitué de deux piles de hauteurs différentes, l’une de 37 m et l’autre de 25, reliées par un socle et un pont de manière à ménager un vide central –, la Méca opère une liaison entre le centre-ville et les berges de la Garonne. Elle en devient ainsi un lieu potentiel de loisir et de pause, notamment par les espaces d’usage public qu’elle crée : les gradins qui la bordent jusqu’à la limite du terrain, offrant d’un côté le spectacle du fleuve, de l’autre celui de la ville vers la gare, les rampes qui la traversent et se rejoignent en une plateforme haute. Désignée comme la « chambre urbaine, cette plateforme est calée sur l’altimétrie du bâti alentour », justifient les architectes de Freaks, ajoutant « qu’à l’exception de la partie pont, la structure du bâtiment associe voiles et dalles en béton coulé en place. Le pont en charpente métallique est solidaire d’une pile et repose sur l’autre afin d’absorber un jeu en cas de séisme », précisent-ils.

Dans le socle biseauté, l’accès au hall d’entrée.

En boucle verticale

Présentée comme une boucle verticale en écho à celle, horizontale, des deux berges paysagées, la Méca réunit trois structures indépendantes – deux agences régionales culturelles à vocation professionnelle et une structure recevant du public, le Frac. Chacune occupe une partie bien distincte du bâtiment. L’Office artistique de la région Nouvelle-Aquitaine, l’Oara, dédié aux spectacles vivants, est installé dans la pile basse. 

Il s’organise autour d’une salle de spectacle qui peut accueillir toutes sortes de représentions, y compris de cirque grâce à ses passerelles techniques à près de 20 m de hauteur. Outil de travail d’une très grande technicité, cette salle entièrement modulable permet d’expérimenter diverses configurations avec ses gradins rétractables et pivotants, sa cage de scène de 350 m2. Elle est destinée en priorité aux troupes régionales d’artistes en résidence et sa jauge atteint jusqu’à 260 places. L’Agence livre, cinéma et audiovisuel en Nouvelle-Aquitaine, l’Alca, qui assure une mission de diffusion et d’animation de la filière, dispose des trois premiers étages de la pile la plus haute avec ses bureaux, un auditorium de 80 places et une salle de projection. Les trois derniers étages sont occupés par le Fonds régional d’art contemporain (Frac) de la région Nouvelle-Aquitaine qui s’étend dans la partie en pont où s’organisent les réserves et, au-dessus, la grande salle d’exposition de 1 200 m2. Scindée en diagonale par une immense cimaise fixe qui suit la poutre faîtière, complétée par des cimaises secondaires, cette salle offre une diversité de volumes d’autant plus grande qu’à ce 5e étage, la hauteur utile varie de 6 à 3 m, suivant la pente descendante de la toiture vers le nord. Il en résulte la compression progressive de l’espace jusqu’au grand salon adjacent de la Méca entièrement vitré sur la terrasse de 850 m2 d’où l’on peut jouir d’une vue panoramique sur le centre-ville et le fleuve. Les pompes à chaleur et les équipements techniques sont occultés dans les rambardes de cette terrasse. À l’étage supérieur, 6e et dernier, le foyer de l’auditorium de 90 places s’ouvre sur toute sa longueur côté Garonne par une fenêtre panoramique vertigineuse qui nous plonge dans le paysage.

L’espace central du hall commun conçu en agora s’inscrit dans le sol avec ses gradins circulaires de béton brut.

Ainsi réparties, les trois entités peuvent fonctionner de manière totalement indépendante, comme décider de se prêter ou de partager l’un de leurs locaux autour d’un projet. Au rez-de-chaussée, le vaste hall traversant, entre le quai de Paludate et la future promenade des Berges, leur est commun. C’est là que se trouve l’accueil de la Méca, un espace dit agora et le café-restaurant prolongé par une terrasse extérieure côté fleuve. D’un seul tenant, le volume de ce hall est modulé par les variations de hauteur du plafond de 2,8 à plus de 4 m suivant ce qui le couvre, entre le passage d’une rampe à l’autre, les gradins et la chambre urbaine que l’on devine à l’endroit le plus élevé.

Un outil de travail et d’ouverture

Bien que dédié à des univers culturels distincts, depuis l’extérieur, rien ne laisse deviner la répartition des locaux entre l’Alca, l’Oara et le Frac. De fait, les ouvertures ne donnent presque aucun indice et le bâtiment semble assez hermétique avec ses grandes surfaces pleines qui abritent les réserves du Frac et les salles nécessairement aveugles. Depuis l’intérieur, la perception est autre. Les bureaux installés dans les deux piles profitent des fenêtres posées au nu extérieur qui donnent à voir l’épaisseur de l’enveloppe du bâtiment – du voile au parement en béton – et qui, par leur disposition serrée, se révèlent très favorables à la pénétration de la lumière. Leur aménagement joue des matériaux sans apprêt – voile béton laissé brut et sol en béton ciré, équipement électrique de type industriel… Les foyers s’ouvrent généreusement sur l’extérieur et la petite salle de répétition de l’Oara, située au 2e étage, vitrée sur toute sa longueur, donne sur la chambre urbaine : cet espace extérieur haut, cœur évidé de l’édifice, que des skaters, des danseurs, des musiciens ou de simples badauds investissent. Leurs mouvements sont perceptibles depuis le hall grâce aux grandes « fenêtres papillons » amplifiées d’un côté par un miroir, placées à l’articulation des rampes et de la chambre urbaine afin d’apporter de la lumière. La « perméabilité » recherchée entre l’intérieur et l’extérieur contribue à la vie de l’équipement.

Le plateau d’exposition du Frac dont les espaces sont différenciés par les cimaises et l’abaissement progressif du plafond.

Une précision millimétrée

La singularité formelle de la Méca se trouve accentuée par le traitement identique de l’ensemble de son enveloppe, à l’exception de sa toiture. Elle est constituée de panneaux préfabriqués en béton architectonique de ciment blanc et granulats de quartz sablés dont la teinte et la texture rappellent la pierre de Bordeaux. De mêmes dimensions – 3,6 x 0,60 m et de 7 à 10 cm d’épaisseur –, les panneaux de façade, par leur disposition horizontale et décalée, avec des joints creux marqués, contribuent à la « sculpture » et au mouvement du volume générale. Comme l’explique Stéphane Garnier, PDG de Soriba, fournisseur des panneaux auprès de GTM :« les 3 600 panneaux pré-fabriqués des façades (sur les 4 800 au total) équipés des douilles de fixation sur les voiles béton des piles et sur la structure métallique du pont ne supportaient pas plus de 2 mm de jeu ! Et les angles monoblocs ont représenté un vrai défi. » Deux appréciations techniques d’expérimentation (Atex), impliquant GTM, Soriba et Fix Inox (pour les éléments de fixation), auront été nécessaires pour valider les systèmes d’accroche à travers l’isolation par l’extérieur sur les voiles béton d’une part et, d’autre part, en sous-face de la structure métallique.

Dans les espaces du bureau, les matériaux sont laissés bruts. L’épaisseur des façades de béton laisse pénétrer la lumière tout en faisant brise-soleil.

Localiser la réalisation

Fiche technique

Reportage photos : Sergio Grazia et Florent Michel

Maître d’ouvrage : région Nouvelle-Aquitaine
Aménageur : EPA Bordeaux-Euratlantique 
Mandataire délégué : Bordeaux métropole aménagement
Maîtres d’œuvre : BIG - Bjarke Ingels Group, Jakob Sand (mandataire) ; Freaks freearchitects (associés) ; Lafourcade & Rouquette architectes (exécution)
Partenaires du projet : ministère de la Culture  – Drac Nouvelle-Aquitaine
BET structure : Khephren ingénierie
BET façades : Dr Lüchinger + Meyer Bauingenieure AG
Entreprise (mandataire, gros œuvre, clos-couvert) : GTM bâtiment Aquitaine
Préfabricant : Soriba 
Surface : 12 700 m2 SDP 
Coût : 42 M€ TTC 

Programme : Frac Nouvelle-Aquitaine ; agences culturelles régionales Alca et Oara ; café-restaurant.



0 commentaires
Voir aussi
  • 01/10/1999
    Solutions béton
    SB N°101. Les parements en béton : 2. Les ouvrages coulés en place
    Second volet de notre enquête consacrée aux parements béton, la rubrique “solutions béton” du n° 101 de construction moderne s’intéresse cette fois aux parements coulés en place. A bien les comparer, les deux techniques présentent des niveaux de qualité élevés, et le choix de l’une ou de l’autre tient d’abord de l’intention de l’architecte. Dans le cas des parements en béton coulé en place, le concepteur donnera l’avantage à la liberté d’expression. Une liberté que les innovations techniques viennent encore élargir, à l’image de ces bétons autoplaçants qui simplifient grandement la mise en œuvre.
  • 01/01/2003
    REVUE
    Construction Moderne n°113
    La 6e session du concours “Bétons, matière d’architecture” confirme le succès rencontré lors des éditions précédentes. Pour la première fois, des élèves des écoles d’ingénieurs ont fait partie des équipes concurrentes auxquelles ils ont apporté leur savoir technique et scientifique. Invités à concevoir “une maison des cultures nouvelles”, les participants ont fait preuve d’une grande créativité dans la réflexion pour tous les projets remis.
  • 04/12/1998
    REVUE
    Construction Moderne n°97
    Lancée au printemps 1998, une enquête de lectorat de Construction moderne a donné à nos lecteurs l’occasion de s’exprimer. Plébiscitée sur le fond, la revue se voit confortée dans son objectif :montrer le béton “matière d’architecture” et la liberté constructive qui résulte de ses ressources techniques et plastiques. Le principe fondateur de notre publication s’en trouve ainsi réaffirmé.Mais parce que nous entendons répondre aux attentes de notre public, une nouvelle formule a été élaborée :plus dynamique, la revue attache toujours autant d’importance à l’image mais s’oriente vers un traitement plus structuré et plus visuel du texte qui facilite l’accès à l’information.