En façade ouest, des « jardins suspendus » permettent aux résidents un contact direct avec la nature.

L’élaboration et la construction de cette résidence pour personnes en situation de handicap lourd, par les architectes parisiens Jérôme Chiarodo et Régis Maillet, furent un vrai « parcours du combattant ». Une dizaine d’années ont été nécessaires pour arriver à faire sortir de terre le bâtiment.

Un travail collégial

La présence de nombreux interlocuteurs, ayant des points de vue et des objectifs différents – voire divergents –, a donc imposé un travail collégial, fait de multiples allers et retours entre les architectes, le maître d’ouvrage, le gestionnaire, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, propriétaire du terrain, et les municipalités de Garches et de Vaucresson.

Le programme de départ ne comptait que vingt-quatre chambres, mais en définitive, trente ont été réalisées, malgré l’exiguïté du site et les contraintes du PLU.

Le terrain en pente, situé derrière l’enceinte de l’hôpital de Garches, est enclavé au milieu d’immeubles résidentiels « haut de gamme » d’un côté, jouxtant un centre de formation datant des années 60 de l’autre. La résidence est implantée sur la commune de Garches, mais l’accès (avec les sujétions des accès pompiers) ne pouvait se faire que par la commune de Vaucresson qu’il fallut convaincre.Les contraintes urbaines et constructives de cette opération sont multiples.

Conçu sur cinq niveaux, dont l’un rattrape le dénivelé de 6 m, le bâtiment abrite en rez-de-chaussée bas un plateau médical (ergothérapie, kiné, etc.) et technique, et en rez-de-chaussée haut l’accueil, les bureaux, la cuisine, le réfectoire. Les chambres des résidents et les salles d’activités (une à chaque étage) occupent les trois niveaux supérieurs.

« Il est très important de comprendre qu’il s’agit ici d’un lieu de vie, et non pas d’un équipement hospitalier. Les gens qui vivent là sont chez eux, à demeure. Nous sommes partis de cet état de fait. De plus, il s’agit de personnes dont les handicaps, liés à des accidents ou à des maladies, sont très lourds. La plupart d’entre elles ne sont quasiment pas autonomes. Elles circulent en fauteuils roulants, ou même sur des lits, qui sont comme des extensions d’elles-mêmes, dont certains sont extrêmement encombrants », souligne Jérôme Chiarodo.

Les jardins suspendus ménagent des espaces spécifiques, créent des perspectives et offrent un morceau de nature aux résidents.
toutes Les chambres disposées à l’est bénéficient de larges ouvertures sur l’extérieur.

Chambres avec vue

Ainsi, c’est en partant de l’usage bien particulier du bâtiment et de ses principaux occupants que les architectes ont travaillé. « Nous avons mis l’architecture totalement au service du mode de vie de ce public, qui impose de larges espaces de circulation, dont le point de mire est à mi-hauteur et dont l’autonomie est très réduite. Nous voulions singulariser le bâtiment par l’intérieur », ajoute-t-il. La première préoccupation est la chambre, lieu de résidence et d’intimité par excellence. Il fallait tenir compte du rond de giration, 2,20 m, et de l’accès à la salle de bains attenante.

Au centre de la pièce de 28 m², un mur plein, traité comme une sorte de totem, ménage de part et d’autre deux grandes ouvertures à portes coulissantes donnant sur la salle de bains, ce qui permet une circulation d’entrée et de sortie giratoire simple et fluide.

La lumière est le second sujet d’attention. Les déplacements à l’extérieur sont de véritables expéditions pour les personnes à mobilité (très) réduite. Pour les architectes, la lumière naturelle, le ciel, la pluie, les changements de saison se doivent d’être directement perceptibles. De grandes fenêtres du sol au plafond ouvrent presque tout le mur de façade sur l’extérieur. Une penderie, surmontée d’une imposte vitrée, occupe le reste de la paroi.

Cette disposition permet de ne pas encombrer l’espace mais de donner une épaisseur à cette façade intérieure, de la creuser, grâce à la penderie et à l’installation d’un bureau qui occupe l’espace restant devant la fenêtre, où l’on pose ses objets personnels, son ordinateur... Aux mêmes étages des chambres, les salles d’activités, lieux de rencontres et de convivialité très importants pour les résidents, sont vastes et lumineuses, en lien direct avec une série de grandes terrasses, traitées comme des jardins.

Au rez-de-chaussée, les espaces d’accueil et communs font également l’objet d’une attention particulière. Les circulations ont une largeur de 2,26 m pour permettre le croisement des fauteuils et la possibilité de faire demi-tour. Ici, partout des impostes et des failles vitrées ménagent des vues vers l’extérieur ou même vers l’intérieur (les bureaux, le réfectoire, la cuisine...). Il est essentiel pour les architectes de créer du lien, d’ouvrir, de décloisonner et d’offrir ainsi aux résidents un contact permanent entre eux, avec le personnel et, par là même, la vie de tous les jours.

« En partant du Modulor de Le Corbusier pour établir la trame du bâtiment, nous avons considéré que les personnes à qui cet équipement est dédié, et qui sont notre préoccupation première, ne verraient pas d’inconvénients à une hauteur sous plafond plus basse, compte tenu du fait qu’elles vivent assises ou couchées. Nous sommes à 2,46 m sous dalle, ce qui nous ramène à 2,26 m sous les faux plafonds. Cela nous a d’ailleurs permis de gagner sur l’élévation globale tout en respectant les règles du PLU, qui sont de 13 m à Garches », explique Jérôme Chiarodo.

La structure poteaux-poutres en béton du bâtiment est très simple : sur les cinq niveaux, neuf trames de 3,80 m dans la longueur (une par chambre large de 3,66 m), trois trames dans la largeur (une pour les chambres, une pour les circulations et les salles d’activités, et une pour les terrasses), ainsi que les deux noyaux durs de l’escalier et de l’ascenseur venant renforcer l’ensemble. Le bâtiment présente trois façades principales distinctes les unes des autres dans leur traitement architectural. À l’est et au nord, les deux niveaux de rez-de-chaussée sont habillés d’émalithe gris avec isolant. L’alignement de la façade sur le léger virage de la rue crée un porte-à-faux débordant. Associé au vitrage du soubassement, celui-ci allège et élève le bâtiment, tout en formant un signal depuis la voie d’accès, un élément architectural fort. Les trois étages supérieurs sont montés en blocs de béton, isolés par l’extérieur, couverts d’un enduit blanc. Les fenêtres des chambres toutes identiques rythment régulièrement la paroi. Côté nord, un escalier en béton coulé en place effleure le mur du pignon, il est traité comme une sculpture monumentale, dont certains éléments sont peints en blanc, et d’autres laissés bruts. Le volume en retour contre lequel il est posé abrite trois chambres superposées à double orientation, sur la rue et sur la terrasse. Un second porte-à-faux creuse la façade et constitue un auvent d’entrée dans la résidence.

Mais c’est bien la façade ouest qui crée la réelle identité du bâtiment, marquée par sa structure apparente. « Nous voulions offrir aux résidents un bout de nature directement accessible. Ce que nous ne pouvions pas avoir au sol étant donné l’étroitesse du terrain. Il n’était pas question de faire de la « déco », mais bien de permettre à ceux qui le souhaitent de pouvoir toucher, voir, sentir et même goûter des fruits, des arbres, des fleurs. Nous avons donc aménagé de grandes terrasses et construit de très grands bacs dans lesquels sont plantés des framboisiers, des cerisiers, des groseilliers... », explique Jérôme Chiarodo.

Les éléments de la structure béton sculptent la façade ouest.
Plan étage courant 1. chambres 2. activités 3. salon d’étage 4. salle de veille 5. tisanerie 6. sanitaires personnel 7. local ménage 8. linge propre 9. linge sale 10. terrasses 11. jardins suspendus
Les voiles verticaux, les poteaux et les jardinières confèrent à chaque terrasse sa singularité.

Les jardins de Babylone

Ces jardins suspendus sont conçus en quinconce de façon à créer des points de vue et des perspectives variés grâce à un jeu d’éléments architecturaux – les piliers de la structure, des voiles verticaux, les jardinières, les garde-corps. Le lien visuel permanent, sur un même niveau, mais également d’un étage à l’autre permet aux uns et aux autres de se rencontrer sans être obligés de monter ou de descendre. Les dalles des terrasses sont construites dans la continuité des dalles intérieures, avec juste un seuil de 2 cm de hauteur qui n’empêche pas le passage des fauteuils. La ventilation naturelle du bâtiment, sa double orientation est/ouest et son inertie créent un confort d’hiver comme d’été ; le bâtiment est certifié Cerqual, H&E, BBC Effinergie 2005. Les matériaux (béton, menuiseries alu, verre, émalithe) et les teintes limitées (gris, blanc, noir), l’écriture architecturale sans ostentation et la conception simple mais soignée dans le moindre détail apportent aux habitants un sentiment de considération et de prise en compte de leur situation difficile.

Au dernier étage, les salles d’activités sont dotées de vastes baies vitrées ouvertes sur le paysage.
Les vastes espaces de vie permettent une aisance de circulation aux résidents en fauteuils.
Les chambres de 28 m2 sont lumineuses et conçues dans un souci de confort maximum.

Reportage photos : Sylvie DUVERNEUIL

Maître d’ouvrage : Résidences sociales de France (3 F) – Maître d’œuvre : Chiarodo Maillet architectes – Gestionnaire : Association des paralysés de France – Bureau d’études TCE : FACEA – Entreprise générale : SRC (Vinci) – Surfaces : 4 000 m2 SHOB, surface de plancher 2 450 m2, surface utile 2 275 m2 – Coût : 5,3 M€ HT – Programme : hébergement (30 chambres), administration, vie sociale, services médicaux, salle à manger, cuisine, services généraux.



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