Fréjus, le cercle du souvenir
Pour les 140 ans de Construction Moderne, reproduction de l'article original paru dans le Construction Moderne n°75, en 1993.
Le Mémorial des guerres en Indochine témoigne des soldats tombés au combat. Ce lieu de mémoire est autant architecture que paysage. L'architecte Bernard Desmoulin (1953 - ) a construit, à Fréjus, un signe qui invite à la méditation au-delà de l'émotion et du souvenir. Matériau qui supporte son propre vieillissement et les cicatrices du temps, le béton offre la force de sa pérennité à ce Mémorial adressé aux générations futures.
Aujourd'hui, les derniers moments de l'Indochine française et la guerre, qui en a été l'acte ultime, reviennent à la mémoire de la collectivité nationale. Le temps écoulé a estompé les polémiques et les passions. Les combats qui se sont déroulés au début des années 50 font maintenant partie de l'Histoire. Aussi est-il apparu nécessaire de garder en un lieu le souvenir des hommes « morts pour la France » sur la terre d'Indochine.
Inauguré le 16 février 1993, en présence de nombreuses personnalités politiques et militaires, le Mémorial des guerres en Indochine témoigne des soldats tombés au combat. Il est érigé à Fréjus, ville où séjournait et s'embarquait la majorité des troupes coloniales en partance pour l'Extrême-Orient.
Architecture et paysage
Ce Mémorial est constitué de deux éléments : une nécropole militaire et un petit Historial. La nécropole militaire réunit les restes rapatriés de 20 000 soldats morts, pour la plupart entre 1939 et 1954, sur le théâtre des opérations indochinoises. L'Historial regroupe cartes, maquettes, photos et documents illustrant et expliquant le conflit. A cet ensemble s'ajoute un cimetière civil souterrain, qui jouxte l'enceinte du Mémorial. L'architecte Bernard Desmoulin a conçu son projet de façon qu'il soit autant architecture que paysage. Ainsi, dans quelques décennies, lorsque les ultimes témoins de la guerre d'Indochine seront disparus, le Mémorial de Fréjus, tout en restant un lieu de mémoire et un cimetière, pourra devenir un espace de promenade, comme la via Appia à Rome.
Inscrit dans un cercle brisé
Depuis la route nationale n°7, l'entrée du Mémorial est marquée par le bâtiment de l'Historial. De là, le visiteur est en belvédère sur l'ensemble de la nécropole et sur le golfe de Fréjus qui constitue le fond du paysage. Le site du Mémorial est circonscrit par un vaste cercle, dont la partie supérieure offre une promenade périphérique surplombant la nécropole. Ce cercle permet à l'architecte de constituer une enceinte dont la forme est une métaphore du voyage de ceux qui après un long séjour « rentrent au pays ». L'interruption du cercle, créant un décalage entre le point de départ et celui de l'arrivée, symbolise la brisure de la mort. Cette enceinte définit une intériorité, propice à la réflexion et au recueillement, tout en restant ouverte sur le paysage environnant au travers de la colonnade de poteaux en béton, qui accompagne la promenade circulaire.
Le bâtiment central de la nécropole se développe sur deux niveaux. Prenant le contre-pied de la pente naturelle du terrain, il s'inscrit en épaisseur de façon dissymétrique de part et d'autre de l'axe diamétral du cercle. Le diamètre, orienté vers l'est en direction de l'Indochine, est marqué par un pas d'âne qui s'élève en pente douce entre deux murs. Ce parcours retrouve le cercle périphérique en un point haut offrant une vue dégagée sur la Méditerranée et le lointain.
De part et d'autre de cette ligne ascendante très douce sont disposées les « maisons des morts ». Les caveaux sont des parallélépipèdes rectangles constitués d'alvéoles, où sont inhumés les soldats. Les volumes simples des « maisons des morts » sont installés selon une trame orthogonale régulière, qui crée un parcours labyrinthique ponctué de sous-espaces. Sous ce parvis supérieur rectangulaire, baigné de lumière, se trouve une crypte contenant l'ossuaire où reposent les corps non identifiés.
Les éléments structurels en béton et les caveaux, identiques à ceux de l'étage supérieur, participent à la constitution de cet espace de recueillement. Le filtrage de la lumière par les éléments architectoniques offre un contraste de clartés et d'ombres, qui participe à la tension émotionnelle de la crypte, lieu hautement symbolique du Mémorial.
Un lieu propice à la méditation
Bien que s'appuyant sur une composition géométrique de figures simples, le Mémorial de Fréjus est un lieu complexe offrant une multitude de parcours propices à la déambulation méditative. Le gris des éléments de structure en béton, les panneaux en béton préfabriqué rose des caveaux et la pierre éclatent sous le ciel d'azur tout en étant en parfaite harmonie avec le caractère méditerranéen du site. Au-delà des parties construites, l'architecte a donné une géométrie à la déclivité naturelle du sol. Il structure ainsi un paysage intérieur qui établira un rapport dialectique avec le bâti lorsque la végétation se sera développée.
En ce lieu de mémoire qui témoigne de l'Histoire, l'homme est confronté à son destin et à sa responsabilité. En faisant une architecture de ce qui n'aurait pu être qu'une nécropole hérissée de croix blanches, Bernard Desmoulin construit à travers ce Mémorial un signe qui invite à la méditation au-delà de l'émotion et du souvenir.
GROS PLAN : « Le béton supporte les cicatrices du temps »
« Un projet comme le Mémorial de Fréjus fait immédiatement penser à l'idée d'éternité. J'ai donc choisi d'utiliser prioritairement le béton, car c'est un matériau qui supporte son propre vieillissement et les cicatrices du temps. Sa pérennité convenait parfaitement à ce projet. Le béton coulé en place permet d'exprimer les éléments de structure et les épaisseurs recherchées. Grâce à la plasticité du béton, il est possible de réaliser exactement, sans l'appauvrir, le concept géométrique générateur du projet. » Bernard Desmoulin
Dans ce projet, le béton est à la fois présent comme matériau de structure et comme matériau d'apparence.
Les éléments de structure ont été coulés en place et mis en œuvre de façon traditionnelle. Certaines pièces, comme par exemple les dalles de la promenade circulaire, ont été préfabriquées sur le site.
Les alvéoles, les couvertures et la paroi extérieure des caveaux sont des éléments en béton fabriqués industriellement. Les parois extérieures des caveaux sont des panneaux en béton teinté dans la masse, de couleur rose. Ces panneaux participent en particulier à la composition des façades de l'édifice central abritant l'ossuaire. Le rythme de leur calepinage, souligné par les parties apparentes de la structure, anime avec élégance ces façades longues de 80 m. A cela s'ajoute la couleur rose dont la douceur répond à l'esprit et au caractère méditerranéen du lieu.
Fiche technique
- Maître d'ouvrage : secrétariat d'État aux Anciens Combattants
- Architecte : Bernard Desmoulin
- Entreprise gros-œuvre : SEETA
- Préfabricants : Sparcos et Socarel
- BET : BETQ
-
-
Les 140 ans de Construction Moderne
-
Illkirch-Graffenstaden
COMMENTAIRES
LAISSER UN COMMENTAIRE