Extension et réhabilitation de la Fondation Maeght
L’extension de la Fondation Maeght réalisée par Silvio d’Ascia prolonge l’œuvre de Josep Lluís Sert par un geste discret, creusé dans le socle existant.
Au cœur des Alpes-Maritimes, sur les hauteurs de Saint-Paul-de-Vence, la Fondation Maeght demeure l’un des lieux les plus exceptionnels de l’art moderne. Inaugurée en juillet 1964 par André Malraux, elle fut construite par l’architecte catalan Josep Lluís Sert pour Aimé et Marguerite Maeght. Le couple souhaitait offrir aux artistes dont il était proche – Joan Miró, Alberto Giacometti, Georges Braque, Marc Chagall et Fernand Léger – un lieu où œuvres, architecture et paysage dialogueraient étroitement. « Il s’est peut-être passé ici quelque chose dans l’histoire de l’esprit », déclarait Malraux lors de l’inauguration. Soixante ans plus tard, l’extension réalisée par l’architecte Silvio d’Ascia devait répondre à un défi délicat : agrandir la Fondation sans en altérer l’équilibre.
Un village pour les arts
La Fondation est née d’un deuil. Après la perte soudaine de leur fils Bernard en 1953, Aimé et Marguerite Maeght se réfugient à Saint-Paul-de-Vence, où ils avaient acquis des terrains quelques années auparavant. Sur les conseils de Braque et Léger, ils décident d’y créer « un lieu d’art moderne parmi le thym et le romarin », selon les mots d’Aimé Maeght. Le projet se concrétise après leur découverte de l’atelier de Joan Miró à Palma de Majorque, dessiné par Josep Lluís Sert. Enthousiasmés, ils confient à l’architecte la conception de la Fondation. Sert organise les bâtiments autour de la chapelle Saint-Bernard, reconstruite sur des vestiges du XIIe siècle retrouvés lors du débroussaillage du terrain.
Refusant toute monumentalité, il compose un ensemble fragmenté, proche d’un village méditerranéen : patios, terrasses, passages, jardins et salles s’enchaînent dans une continuité fluide. Après avoir traversé le jardin des sculptures, le visiteur pénètre dans la Fondation par une fine galerie aux vitrages filtrés par des croisillons de terre cuite émaillée blanche. Celle-ci distribue les salles du cloître, à l’est, ouvertes sur des patios et le bassin de mosaïques de Braque, ainsi que la vaste salle de la Mairie, à l’ouest, coiffée de deux grands impluviums en porte-à-faux au-dessus de la cour Giacometti. Sert y développe une architecture où la lumière naturelle joue un rôle central. Les demi-voûtains qui ponctuent les toitures diffusent un éclairage zénithal en douceur et sont l’un des motifs emblématiques du lieu. À l’extérieur, le labyrinthe Miró, dessiné conjointement par l’artiste et l’architecte, déploie sculptures, murets et restanques dans une continuité étroite avec la pinède environnante.
Une extension devenue nécessaire
Au fil des décennies, la Fondation a conservé intacte son intensité, cependant avec plus de 130 000 visiteurs par an, une collection de 13 000 œuvres et seulement 850 m d’exposition intérieure, les limites du site étaient devenues évidentes. Présenter simultanément une exposition temporaire ambitieuse et une part significative de la collection permanente était devenu difficile.
Dès les années 1970, Aimé Maeght lui-même envisageait la nécessité d’un agrandissement. Le projet confié à Silvio d’Ascia ajoute ainsi 500 m d’espaces d’exposition et reconvertit 80 m supplémentaires. L’architecte connaissait déjà intimement le bâtiment : missionné dès 2010 pour sa mise en conformité, il avait travaillé sur l’accessibilité, les réseaux techniques et plus récemment sur l’amélioration thermique du site, notamment par le remplacement des vitrages tout en préservant la finesse des menuiseries dessinées par Sert. Chaque intervention avait nécessité un travail précis afin de retrouver les matériaux et dispositifs d’origine sans dénaturer l’ensemble. Cette connaissance approfondie du lieu nourrit directement le projet d’extension. L’intervention repose sur une idée simple : ne rien ajouter en surface mais creuser dans l’épaisseur du socle existant. « L’extension de la Fondation Maeght est un projet invisible », résume Silvio d’Ascia. Les nouvelles salles prennent place sous les cours dédiées à Miró et Giacometti, dans le remblai issu du chantier des années 1960. Le projet procède ainsi par soustraction plutôt que par addition, afin de préserver les lignes du bâtiment historique et la présence discrète de l’architecture dans le paysage.
Creuser sous les cours
L’accès aux nouveaux espaces s’effectue naturellement depuis le parcours existant. Un escalier situé au nord-ouest mène à une galerie créée dans un ancien espace technique. Celle-ci débouche sur la grande salle aménagée sous la cour Giacometti. Longue de 28 m et large de 14 m, elle développe 392 m entièrement libres de points porteurs afin de permettre des scénographies variées et l’accueil d’œuvres de très grand format. Sous la courette Miró, restituée en cour ouverte comme à l’origine, une seconde salle de 66 m complète l’ensemble. Les deux volumes sont reliés par une galerie de 44 m dont le tracé sinueux reprend la géométrie de la terrasse supérieure. Bien que souterraines, les salles restent étroitement liées au paysage grâce à des cadrages, toute largeur et hauteur, ouverts vers la pinède et l’horizon méditerranéen. La lumière naturelle, essentielle dans l’architecture de Sert, continue ici de structurer l’expérience spatiale. Le projet prolonge également la logique de déambulation propre à la Fondation. Une nouvelle sortie reconnecte les salles au labyrinthe Miró, puis à la cour Giacometti. Le parcours demeure fluide, sans rupture entre ancien et nouveau. « La notion de parcours est majeure à la Fondation Maeght », rappelle Silvio d’Ascia.
Un chantier de précision
Intervenir sous des espaces existants imposait un chantier particulièrement rigoureux, plusieurs techniques furent utilisées : « Pour creuser en dessous de la Fondation et enlever les terres qui stabilisaient le bâtiment nous avons dû en premier lieu effectuer des reprises en sous-œuvre périphérique de tous les murs ceinturant les cours Giacometti et Miró, ce qui était une opération très délicate. Ces consolidations sont faites de béton cloué qui consiste en la projection de béton sur des ossatures métalliques comprenant des clous placés dans le sol contre les terres.
Une fois la construction refondée, nous avons creusé sur 8 m de profondeur, au niveau des cours Giacometti et Miró. Dans le vide, nous avons réalisé les deux boîtes de béton qui ont leurs propres fondations, indépendantes du bâtiment d’origine, faites de béton coulé et de micro-pieux. Le vide sanitaire entre les deux structures a permis d’y glisser le système de désenfumage et les installations techniques en toute discrétion. Puis les cours furent strictement reconstruites à l’identique au-dessus des extensions, retrouvant ainsi leur place initiale. Les nouvelles tomettes en terre cuite épaisses furent produites, encore à l’ancienne, avec des techniques artisanales “a mano’’, à l’aide de moules en bois selon la tradition dite Imprunetina. Le lieu fut remis en activité en juin-juillet 2023 », explique encore Silvio d’Ascia. Cette attention se retrouve dans le choix des matériaux : les nouveaux volumes sont édifiés en béton de site dont la teinte reprend celle du soubassement en pierre locale. Les surfaces conservent les traces du coffrage bois, dans une continuité avec les bétons de Sert. Les pierres extraites lors du creusement ont été réemployées pour construire les nouveaux murs de soutènement. Un léger débord des extensions par rapport au soubassement existant, ainsi qu’un vide étroit ménagé entre le bâti et la ligne de sol, rendent perceptible l’intervention sans rompre avec l’architecture d’origine. À l’intérieur, les sols en travertin clair rappellent ceux déjà présents dans le vestibule et les escaliers historiques. Les nuances beige et ivoire diffusent la lumière dans la profondeur des salles et assurent une continuité avec les parois minérales. En travaillant dans l’épaisseur du socle, Silvio d’Ascia prolonge l’intuition initiale de Sert : une architecture faite de parcours, de lumière et de relations étroites entre les œuvres, les jardins et le paysage méditerranéen. Le projet ne cherche ni l’effet, ni la rupture. Il ajoute de nouveaux espaces à la Fondation tout en conservant cette sensation rare d’un lieu où l’architecture semble toujours avoir été là.
Qualités environnementales : Certifiée BEE+, RT 2012 -20 %.
Localiser la réalisation
Reportage photo : © Sergio Grazia, © Nicolas Vella
Fiche technique
- Maître d’ouvrage : Fondation Marguerite et Aimé Maeght
- Maître d’œuvre : Silvio d’Ascia Architecture
- BET et MOex : Builders & Partners
- Paysagiste : Terre et Création
- Entreprise gros œuvre : Triverio ; Vinci Construction
- Surface : 2 900 m2 SDP
- Coût : 5,5 M€ HT
- Programme : réhabilitation, reconversion et extension de la Fondation Maeght réalisée en 1964 par Josep Lluís Sert – Lauréat Trophée béton Pro 2024.
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