FÉVRIER 2026 -
Auteur

Poésie spatiale au quotidien : logements au Parc André-Citroën, Paris

Pour les 140 ans de Construction Moderne, reproduction de l'article original paru dans le Construction Moderne n°75, en 1993.

Situé en bordure du parc André-Citroën, à Paris, cet édifice renoue avec la tradition parisienne de la cité d'artistes. L'architecte Michel Kagan (1953-2009) a conçu un projet où la poésie spatiale se conjugue au quotidien, comme un prolonge­ment de l'activité créatrice des résidents. Le béton est ciselé dans un vocabulaire géométrique ab­strait qui produit une architecture riche d'émotions et de jeux de lumière. 

Dans un contexte urbain difficile, l'architecte Michel Kagan montre sa capacité à utiliser un vocabulaire abstrait pour produire une architecture riche d'émotions spatiales, où la lumière du soleil devient véritable matière d'archi­tecture. Le programme, commandité par la Régie  Immobilière de la Ville de Paris (RIVP), est composé de 38 ateliers d'artiste avec chacun son logement, et de 12 logements seuls. Il bénéficie d'une situation à la fois exceptionnelle, en bordure du parc central de la ZAC Citroën-Cévennes à Paris, et complexe : le terrain aux contours sinueux, rattaché à des immeubles existants, est le résidu de multiples plans d'aménagement et imposait beau­coup de contraintes à prendre en compte.

Une mosaïque unitaire

Mosaïque d'édifices, à première vue, l'unité formelle de cette cité est plus sensible dans la réalité que sur les plans de l'archi­tecte. Une ligne de coursives structure et articule, sur 100 m de long, trois masses distinctes : un cylindre en avant-corps, encadré d'un cube et d'un volume à plan triangulaire. Deux petits cylindres annexes de logements assurent la liaison avec l'immeuble existant sur la rue Saint-Charles. Ils génèrent le long mur ondulant qui déli­mite le terrain côté jardin, comme la signature au sol du bâtiment.

Entretenant avec son environnement le rapport dialectique du proche et du lointain, cette cité d'artistes répond à différentes échelles, depuis le logement individuel de chaque artiste, échelle domestique, jusqu'à celle du territoire qui va de la petite ceinture au front de Seine. De son analyse du site, l'architecte a retenu la longue diagonale qui traverse le parc depuis le pont Mirabeau, et aujourd'hui le siège social de Canal+, jusqu'au centre de sa parcelle. Il choisit de l'accueillir frontalement, en plaçant l'édifice perpendiculairement à cet axe. Cette disposition présente le double avantage d'orienter le bâtiment sur le parc, et d'exposer tous les ateliers à la lumière du nord tant prisée par les artistes.

La coursive comme « promenade architecturale »

Au-delà d'une approche purement formelle, Michel Kagan ne fait pas de distinction entre fonction esthétique, spatiale et fonction sociale. Chez lui, la forme n'est pas seulement manipulation géométrique, mais également une prise en compte de l'usage au quotidien des habitants de son architecture. Plus qu'une distribu­tion conventionnelle des logements, il fait de la coursive une authentique « promenade architecturale », un lieu de convivialité où l'expérience vécue est primordiale. Tantôt passerelle aérienne, tantôt rue intérieure lorsqu'elle traverse l'avant-corps cylindrique, elle donne à voir le paysage urbain en même temps que l'intérieur de la cour. Elle se termine de part et d'autre par deux escaliers de secours extérieurs qui prolongent la déambulation par un parcours vertical, devenant côté rue Saint-Charles le porche d'entrée public du parc. Éléments inévitables de toute construction, ils trouvent ainsi leur signification et une dignité à leur fonction.

Telle une horloge solaire

Le jeu de la lumière naturelle est essentiel dans cette architecture. Au gré des déplacements dans le bâtiment, la lumière rasante ou plongeante varie, feutrée selon les circonstances par les garde-corps métalliques des passerelles, les parois de brique de verre ou les voiles de béton percés de toute part. Tel une horloge solaire, l'édifice se transforme littéralement sous l'influence des ombres, réflexions, scintillements. La cour intérieure entre mitoyens est également un espace pénétré de lumière et de vues traversantes sur le parc ou sur la rue. Évitant l'effet de clôture, traditionnel de la cour haussmannienne, cette fragmentation du bâti, ainsi que le plan libre du rez-de-chaussée réalisent un conti­nuum spatial avec la ville.

La typologie des ateliers a été élaborée de façon à offrir à chacun des conditions équivalentes. Ils comportent un studio d'artiste de 35 m2 en double hauteur et un appartement de une à quatre pièces en duplex. Ils sont tous traversants ou à triple orien­tation, avec des salles de bains éclairées. La distinction systéma­tique entre unité de vie et espace de travail s'est traduite par des entrées indépendantes ; une mezzanine à usage multiple, en balcon sur l'atelier, marque la transition entre les deux. Les prestations intérieures minimales sont celles du logement social à financement PLA.

Renouant avec la tradition parisienne de l'atelier d'artiste, Michel Kagan invente un univers à la mesure de l'homme où poésie spatiale se conjugue au quotidien, à l'image de l'activité artistique de ses occupants. L'urbanité prend ici un sens culturel renouvelé dans la ville contemporaine.

 


 

GROS PLAN : "Le béton ciselé"

Dans cette réalisation, Michel Kagan utilise le béton aux limites de ses possibilités. Plutôt que la sophistication ou l'innovation technologique, c'est une complexité de mise en œuvre de techniques clas­siques qui a été déterminante : pour l'entreprise Dumez, l'occasion de renouer avec un savoir-faire trop souvent négligé dans les opérations de ce type. Premières difficultés du chan­tier, les deux reprises de charges ont été les compo­santes essentielles pour ne pas subordonner le plan des appartements à l'éternelle trame des deux places de parking. Cela permettait également de réaliser le plan libre du rez-de-chaussée, et donc la fluidité et les transpa­rences que n'aurait pas auto­risées la descente des voiles de refend.

La complexité formelle de l'édifice, que représentaient les rayons de courbure diffé­rents, les décrochements et encorbellements, a imposé une grande variété de coffrages et la préfabrication de certains voiles comme les éléments « claustras » en béton. Les voiles de façade percés de façon décalée constituent de véritables poutres du fait de la quantité de leur ferraillage : de même, les coursives au-dessus du porche d'entrée avec leurs armatures renforcées pour suspendre l'escalier à son extrémité. L'aspect aérien d'une architecture, ses vides nécessitent souvent plus de matière qu'à l'ordinaire. 

Sculptant le béton en orfèvre, Michel Kagan préfère jouer sur la plasticité, l'abstraction des formes plutôt que sur l'aspect tactile d'un matériau. Ainsi, le choix de la brique de verre traduit pour l'architecte le sens d'une matière en lumière architecturale, « une membrane inondée de clarté ». La pierre blanche du Portugal de la façade sur le parc est utilisée de façon uniforme, pour ne pas rompre la pureté de ces « volumes sous la lumière ».

 

Fiche technique

  • Maître d'ouvrage : Régie Immobilière de la Ville de Paris (RIVP) ;
  • Architecte : Michel Kagan
  • Entreprise générale : Dumez
  • BET structure : EBA

Commentaires 0

Aucun commentaire disponible.

Laisser un commentaire

CAPTCHA