Chateau Lacoste : éloge du paysage, de la lumière et de l’ombre
Pour les 140 ans de Construction Moderne, reproduction de l'article original paru dans le Construction Moderne n°142, en 2014.
Sur près de 200 hectares dont 125 de vignes cultivées, le Château La Coste, avec sa topographie vallonnée, support d’une « mer de vignes », incarne un paysage provençal typique du Luberon. Dans cet environnement d’exception, l’architecte Tadao Ando (1941 - ) signe le pavillon d’accueil du site qui affirme sa présence avec la justesse et la sobriété qui ont forgé la réputation du grand maître. Le béton, caractérisé par le rythme régulier d’un irréprochable calepinage de banches, entre en résonance avec la succession rigoureuse des ceps de vigne pour révéler le génie du lieu.
Dès le début des années 2000 naît l’idée d’un projet unique, liant, sur les terres de Château La Coste, art, architecture et vin. Patrick Mc Killen, le nouveau propriétaire, entreprend de réaménager le domaine avec la volonté de sublimer toutes ses potentialités et d’y introduire à la fois des vins de qualité, des œuvres contemporaines ainsi qu’un hôtel de luxe. Au vue des nouveaux investissements, la production viticole connaît rapidement un nouvel essor, avec des vins de qualité cultivés selon les méthodes de la biodynamie, un mode de culture qui respecte le terroir en préservant la fertilité des sols et en perpétuant les méthodes de travail traditionnelles.
Un programme inédit
La suite du programme est remarquable : faire de la totalité du domaine une œuvre architecturale et artistique unique en sollicitant le concours des plus grands artistes et architectes du moment avec pour seule commande : « arriver à faire partager ce paysage ». Pour garder toute sa cohérence dans le temps et l’espace, cette ambition nécessitait d’être orchestrée par un architecte coordonnateur. Le propriétaire confiera cette mission hors normes à l’agence d’architecture marseillaise Tangram Architectes.
Premier projet de la série, la création des cuveries est confiée en 2008 à Jean Nouvel et permet d’assurer une production viticole de premier ordre. Ce n’est qu’après cette première réussite et poursuivant son ambition que Patrick Mc Killen matérialisera sa volonté de réunir art, vin et architecture par la réalisation du « centre d’art », pavillon accueillant un point d’information, un café et une librairie d’art, en invitant pour sa réalisation l’architecte japonais Tadao Ando. L’immersion dans ce paysage et l’originalité du concept suffiront à convaincre le célèbre architecte de répondre positivement à cette invitation, d’autant que, pour faciliter sa réalisation, l’opération sera menée main dans la main avec Tangram Architectes qui mettra au point et en œuvre le projet à partir du concept des dessins du célèbre architecte.
Dans la continuité de l’allée d’entrée, le centre d’art s’implante à l’avant des bâtiments d’origine, réutilisés en caveau de vente pour les vins du domaine. Le nouvel ensemble forme deux ailes disposées dans un angle de 45°. L’ensemble s’ordonne et intègre l’allée d'entrée pour mettre en scène l’accès jusqu'au bâtiment. Celui-ci est volontairement étendu et longe un plan d’eau qui reçoit une œuvre de Louise Bourgeois. Ce cheminement allongé devient un « parcours initiatique » jusqu’au centre d’art. Aligné sur les lignes directrices des vignes, ce haut voile de béton constitue une limite solide et franche dans le paysage, un repère et un signal pour le visiteur qui, après des kilomètres tortueux au milieu des yeuseraies provençales, découvre presque au hasard d’une pente qu’il est enfin arrivé à destination.
Lumière, ombre et volume
Derrière ce haut mur, le bâtiment se fait piliers, ombre, lumière et volume. L’aile principale reçoit, à main droite, le bureau d’accueil et d’information qui se prolonge en librairie d’art. Refermé par un haut mur rideau, l’espace est baigné de lumière. À main gauche, en revanche, la succession de piliers se poursuit à l’air libre. Soutenant dans un premier temps la dalle en toiture, ils revisitent les portiques de l’architecture italienne classique en créant un espace extérieur ouvert mais couvert, où le restaurant peut accueillir des manifestations lorsque la météo l’autorise. Seuls les piliers se poursuivent ensuite pour former une colonnade qui reprend le rythme et la ligne directrice des ceps pour aller mourir dans la pente du terrain naturel. Le café/restaurant où l’on peut déguster les fruits de la production viticole s’organise dans la seconde aile du bâtiment. Elle marque un angle vif par rapport au corps de bâti précédent pour ouvrir des vues vers la colline où se prolonge tout le parcours artistique du site.
Piliers et voiles s’implantent en prolongement de ceux de l’aile précédente pour refermer la figure géométrique. Au final, le bâtiment dessine une flèche de béton épurée qui joue avec les reflets de l’eau du bassin et la transparence de hauts vitrages. Ce plan a la particularité d’arriver à canaliser l’ensemble des flux tout en s’étirant au maximum dans le paysage pour souligner les lignes directrices du terrain et mener tout naturellement le visiteur vers les diverses œuvres présentes sur le site.
Mise en œuvre
C’est avec plaisir que Christopher Green et sa collaboratrice chef de projet, Barbara Hugues-Blanc, de l’agence Tangram Architectes, évoquent la mise au point du projet, d’abord par la qualité des échanges et du dialogue avec l’agence japonaise, ensuite par le suivi de ce chantier hors normes.
Christopher Green explique : « Les voiles ont été coulés sur une hauteur de 4,50 m. Conformément à ce qui a fait la réputation de l’architecte japonais, ils ont été calepinés sur la base des dimensions du tatami avec au final un module entre les trous de banches de 2,025 x 0,90 m. Ce calepinage se prolonge en sous-face de dalle pour avoir une parfaite continuité des joints. »
Un havre de tranquillité
L’architecte poursuit : « Nous avions réglé l’ensemble de cette trame dès la conception. De fait, pour la mise en œuvre, l’entreprise Poggia a fait fabriquer des banches sur mesure conformes à ces dimensions. L’entreprise a ensuite réalisé un véritable travail d’ébénisterie en plaçant systématiquement en fond de coffrage un contreplaqué marine pour assurer la qualité de surface du béton final. Cette qualité représentait une préoccupation permanente. »
Christopher Green ajoute : « L’entreprise a merveilleusement joué le jeu, l’objectif étant d’atteindre une qualité conforme aux bétons qui ont fait la réputation d’Ando. Nous recherchions à la fois une couleur et une texture particulières. Poggia nous a suggéré d’ajouter des cendres issues des aciéries locales au mélange initial. Cet ajout de particules fines a l’avantage de renforcer la fluidité du béton pour obtenir au final un béton de haute qualité. En revanche, du fait de cette grande fluidité, l’étanchéité des banches a été un enjeu d’importance pour éviter les fuites éventuelles lors du coulage. Enfin, au fur et à mesure de la mise en œuvre, nous avons volontairement allongé les délais de coulage. Évitant les phénomènes de condensation du béton, nous avons remarqué que cela améliorait nettement la qualité finale de la surface. L’aspect du béton devient poli, presque comme un marbre. » Dans cette recherche permanente de qualité, la réalisation de la flèche, cet angle de 45° en béton, a également représenté une véritable prouesse. Des banches spéciales ont été fabriquées pour couler l’ensemble toute hauteur et éviter toute reprise de bétonnage. La suite est simple et le résultat sans appel. Cette architecture réussit l’alchimie d’une présence à la fois forte mais minimale.
La première impression suscitée par cette architecture, c’est la matérialité. Ces murs puissants avec leurs 40 cm d’épaisseur s’imposent par leur texture que vient animer la lumière réfléchie par l’eau du bassin.
La seconde impression, c’est la tactilité. Au toucher, ces murs rigides semblent doux. Ils excluent en créant une limite franche sur le site, comme s’il y avait un avant et un après le mur. Passé la limite, ils environnent au contraire, laissent entrer la lumière, les ombres, le vent, et les visiteurs. En traversant le portique d’entrée, tout se passe comme si ces visiteurs laissaient derrière eux leur quotidien pour venir se réfugier dans un havre de tranquillité.
Espace
À l’intérieur, la lumière pénètre d’abord par un long bandeau horizontal qui engendre des effets changeants en fonction de la course du soleil. L’essentiel de cette architecture ne peut être saisi que dans ces instants fugitifs, quand la nature est présente par les ombres qu’elle dessine sur la peau lisse du béton.
La troisième et dernière impression, c’est l’espace. À l’intérieur, seuls le béton et le paysage entourent un visiteur enfin disposé à faire une expérience unique : partager ce paysage. Avec l’espacement régulier des ceps et l’alignement parfait des échalas de bois, le vignoble marque fortement le site de son empreinte géométrique. Cette répétitivité donne ici une clarté et une lisibilité évidente au paysage et entre par là même en résonance avec la trame qui a permis de calepiner l’ensemble du projet. Merci aux architectes !
PROPOS : Tadao Ando, architecte
Centre d’accueil du domaine viticole de Château La Coste
Le site est au centre du domaine du Château La Coste, à proximité des édifices existants et des futurs nouveaux bâtiments de production viticole.
Pour commencer la conception de ce projet, nous avons étudié attentivement le paysage et dessiné en premier lieu un vaste plan d’eau, de la forme d’une parcelle du vignoble et son arête sud s’alignant au chemin d’accès existant. Nous avons ensuite tracé le bâtiment perpendiculairement à cette ligne droite, comme un pavillon flottant sur l’eau. Colonnade et murs supportent un long toit-auvent, qui forme un portique d’entrée et marque le nouvel axe régulateur.
Ce bâtiment offre un espace continu entre deux ailes disposées dans un angle de 45 degrés, l’une abritant un hall d’accueil et une petite librairie d’art, l’autre un café qui se prolonge par une terrasse couverte. Le parking des visiteurs est placé sous le bassin ; cet espace semi-enterré est déterminé par la topographie existante, évitant ainsi tout impact sur le magnifique site.
L’intégration de ces nouvelles géométries créera des relations très stimulantes entre le paysage, l’architecture et le parc de sculptures.
Fiche technique
- Maître d’ouvrage : SCEA Château La Coste
- Maître d’œuvre : Tadao Ando, Tangram Architectes
- Entreprise générale : Poggia Provence
- Surface : 886 m2 SHON
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