MARS 2026 -
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Géométrie urbaine, la nouvelle médiathèque de Poitiers

Pour les 140 ans de Construction Moderne, reproduction de l'article original paru dans le Construction Moderne n°89, en 1996.

La nouvelle médiathèque de Poitiers s'inscrit dans un tissu urbain médiéval. L'architecture contemporaine de l'édifice souligne ses liens avec le patrimoine environnant. Le béton blanc des façades forme une continuité harmonieuse avec la pierre de Chauvigny, très présente en centre-ville.

Installé sur un promontoire rocheux domi­nant le Clain, le centre de Poitiers est riche en  bâtiments anciens qui témoignent de l'histoire de la cité et de l'architecture vernaculaire. Les rues au tracé sinueux sont bordées de maisons dont les façades à pans de bois ou en pierre de Chauvigny donnent une identité et un charme singulier au cœur de la ville. La nouvelle médiathèque de Poitiers s'élève à proximité de l'université de droit et de l'église romane Notre-Dame-la-Grande.

Conçue par les architectes nancéiens Laurent Beaudouin (1955 - ) et Sylvain Giacomazzi (1959 - ) - associés à Hervé Beaudouin (1949 - ) pour le chantier -, la média­thèque François-Mitterrand est un édifice sur plan carré dont le côté sud est adossé aux murs mitoyens existants. 

Inscrire sans rupture

L'enjeu consistait à inscrire cet équipement public important, par sa dimension (8 000 m2) et par son statut culturel, dans un tissu très serré datant de l'époque médiévale. L'implan­tation retenue permet de compléter l'îlot et de conserver la structure des rues (rue de l'Uni­versité, rue des Vieilles-Boucheries) dans son état actuel. Elle génère aussi face à l'entrée principale un espace de recul qui offre un parvis à la médiathèque.

Aménagé en un jar­din parcouru par une rampe, ce parvis four­nit un dégagement où l'édifice se découvre dans toute sa dimension. Il constitue aussi un espace public de transition avec la place Charles-de-Gaulle, sur laquelle se dressent l'église Notre-Dame-la-Grande et l'université de droit. S'ouvrant sur l'entrée principale et l'esplanade de la médiathèque, l'ancienne impasse de la Petite-Roue établit une liaison directe avec les rues piétonnes. Dans ce contexte fortement chargé d'histoire cher aux Poitevins, cet édifice à l'architecture moderne reste en harmonie d'échelle avec la volumé­trie générale du quartier et s'insère sans rup­ture dans l'espace urbain. Sur la base de son carré générateur, le volume simple de la médiathèque présente trois façades, toutes différentes. Il intègre aussi la déclivité (est­-ouest) naturelle du terrain, qui donne nais­sance à deux niveaux d'entrée superposés, éclairés naturellement. Au niveau 0, l'entrée basse s'ouvre à l'ouest sur la rue des Vieilles­-Boucheries, vers la vieille ville.

L'entrée prin­cipale est au niveau 1 du bâtiment. Ouverte à l'est, elle domine le parvis et son jardin. L'en­semble du programme se développe sur les quatre niveaux de l'édifice, auxquels s'ajou­tent deux étages d'archives en sous-sol. Le dernier étage est occupé par les services administratifs et les ateliers d'entretien des ouvrages, répartis autour d'une terrasse acces­sible au personnel. Le deuxième est entière­ment réservé à la bibliothèque et aux espaces de lecture. Le premier niveau accueille un vaste hall, les banques de prêt et de retour, la salle des périodiques et celle des nouveaux médias. Enfin, la médiathèque des enfants, partiellement enterrée, une salle de confé­rences, un espace d'exposition et la maison du Moyen-Âge occupent le niveau 0. Possédant un important patrimoine de livres médiévaux, la maison du Moyen Âge est un pôle satellite de la Bibliothèque de France, essentiellement réservé aux chercheurs. 

Expression de l'esprit du lieu

L'architecture moderne de l'édifice tisse des liens avec le patrimoine environnant. Le béton blanc des façades renvoie à la pierre de Chauvigny, très présente en centre-ville. Les huisseries en chêne évoquent par le jeu de leurs lignes les maisons à pans de bois. Chaque façade est dessinée en fonction de son orientation et des espaces qu'elle abrite. Un système de double peau permet de définir le volume général, de filtrer la lumière natu­relle et de cadrer les vues. Il est constitué d'un élément architectonique en béton blanc brut et, en second plan, d'un mur-rideau sus­pendu à l'acrotère, dont les huisseries sont en chêne lamellé-collé. A l'est, du côté de l'entrée principale, la peau extérieure de la façade est un brise-soleil composé de poteaux cylin­driques et de larges bandes horizontales en béton blanc brut.

Dans cette résille structu­relle sont enchâssées des pièces verticales en verre émaillé (Émalit), dont l'opalescence adoucit l'intensité de la lumière. Vers l'angle nord-est. le brise-soleil s'estompe pour laisser la place à un volume en béton qui semble jaillir de l'intérieur. Décalé à 45° il abrite un escalier reliant le hall principal à la média­thèque des enfants et à la bibliothèque. La fine paroi du mur-rideau se détache derrière le brise-soleil et l'escalier. Sur la rue Je l'Université, l'élément majeur de la façade nord est un grand voile suspendu en béton, revêtu de pierre (combe brune). Il est porté par les poutres supérieures de la structure et bloqué uniquement par la dalle du plancher de la bibliothèque. En encorbellement sur la rue, au droit de la limite constructive, il est décalé par rapport au plan de la façade du rez-de­-chaussée. Cela a permis d'élargir l'espace de la rue au niveau du piéton et de créer un second trottoir le long de cette voie où règne un fort trafic automobile. Derrière ce grand plan géo­métrique aérien et la vaste baie en longueur qui le perce, le mouvement de la paroi vitrée crée un jeu de vides et de pleins.

Ce jeu allège le porte-à-faux sur la rue et met en valeur l'alignement. Les pleins correspondent à de petites salles de lecture qui appartiennent à la bibliothèque. À l'angle, vers le parvis, un volume courbe tout en béton brut semble en suspension et se détache de la géométrie orthogonale générale. Il marque la présence de la salle des périodiques. Placé en articula­tion, il accompagne le passage d'une façade à l'autre et souligne la continuité entre le parvis et la rue de l'Université. La façade ouest est elle aussi composée d'un mur-rideau protégé par un robuste brise-soleil entièrement en béton blanc brut. Celui-ci est constitué de voiles verticaux de 2,2 m et d'éléments hori­zontaux préfabriqués, qui sont clavetés sur les voiles. La composition des façades et la volumétrie générale de la médiathèque témoi­gnent de la volonté des concepteurs de s'ins­crire dans l'esprit du lieu et de l'architecture des édifices majeurs proches.

« Lorsqu'on ana­lyse Notre-Dame-la-Grande, on remarque que son architecture n'a pas peur d'un certain exotisme, en ce sens que les choses étran­gères, voire étranges, s'inscrivent dans le bâti­ment. Cela provient de la forme de certaines parties du bâtiment et des éléments qui sont venus s'y greffer au cours des siècles, pertur­bant l'espace principal. Nous avons aussi constaté cette présence d'éléments rajoutés sur l'université. Dans la médiathèque, nous avons développé l'idée d'une géométrie pure - un carré de 45 x 45 m - et l'expression d'un contenu extrêmement diversifié - le programme - à travers des éléments qui viennent pertur­ber les façades de la géométrie générale. » Ces propos des architectes explicitent l'existence des volumes qui ponctuent la géométrie des façades ou en émergent.

Plan libre et espaces ouverts

L'intérieur de la médiathèque est organisée à partir d'une trame assez large (10,3 x 9,4 m), matérialisée par des poteaux cylindriques en béton brut gris. Les 8 000 m2 de plancher nécessaires et l'obligation d'avoir un volume général ne dépassant pas l'acrotère des bâti­ments voisins ont conduit les architectes à serrer les composants du programme les uns contre les autres. Ici, grâce à la structure por­teuse en béton, le plan libre permet de super­poser verticalement formes et espaces, avec une totale liberté, dans le respect de leur diversité et de leur autonomie. Le dispositif des poteaux participe aussi, avec le jeu de variation des hauteurs, à l'organisation de sys­tèmes de dilatation et de compression des espaces et à leur enchaînement. Si les diverses zones sont proches et se frôlent, l'espace se développe horizontalement et verticalement.

Par un vide central, autour duquel se répartis­sent les différents secteurs, la partie publique de l'édifice se lit sur toute sa hauteur et offre des liaisons visuelles diagonales ou transver­sales. Une salle de réunion particulière, la « nacelle », est installée en balcon sur ce vide, comme un élément flottant au cœur du bâti­ment. Elle souligne la mise en relation des différentes parties qui contribuent à la consti­tution du continuum spatial. Ainsi le visiteur perçoit le vide central comme un foyer spatial où il découvre de façon dynamique et mul­tiple la vie intérieure de la médiathèque dans sa totalité et sa diversité. Le mouvement ascensionnel de la rampe en béton brut gris installée au cœur du bâtiment participe à la mise en continuité des espaces dans leur suc­cession verticale. Elle offre à l'usager une promenade où, au rythme de sa montée, il découvre l'ensemble du dispositif spatial.

Jeux de lumière

Les architectes ont apporté une attention par­ticulière à l'organisation de la lumière et des ambiances lumineuses, comme le précise Laurent Beaudouin « Pour la façade princi­pale (est), nous avons voulu marquer l'entrée en faisant passer le visiteur à travers un brise­-soleil. À l'intérieur, nous avons cherché à obtenir une lumière diffuse. Filtrée par la résille en béton et les plaques d'Émalit, la lumière devient un peu laiteuse et prend une sorte d'épaisseur.

Sur le côté nord, nous avons utilisé le mur suspendu comme écran de réflexion pour éclairer l'espace de lecture principal de la bibliothèque. Par l'intermé­diaire d'une verrière, la lumière du sud vient se réfléchir sur la face intérieure du mur nord en béton. Cette lumière chaude vient com­penser celle, plus froide et bleutée, qui pénètre par la grande fenêtre offrant une vue étendue sur la ville. À l'ouest, l'épaisseur du brise-soleil en béton brise le rayonnement direct, tandis que sa géométrie conserve la transparence sur la vieille ville. Par la toiture, une lumière très forte pénètre au centre du bâtiment, autour de la rampe qui, du matin au soir, est abon­damment éclairée. Cela donne une transpa­rence réelle à cet édifice très compact.

Enfin, les puits de lumière installés sur la toi­ture-terrasse diffusent sur le vide central un éclairage coloré, à dominante bleue et jaune. Ainsi en certains endroits la lumière devient une couleur. D'ailleurs, dans l'ensemble du projet, nous avons fait un travail sur les cou­leurs, en harmonie avec les lumières. » Le béton prend activement part aux mises en scène de la lumière naturelle. Il façonne brise-soleil, plans de réflexion, puits de lumière, qui accompagnent le jeu subtil des éclairages et des transparences dans leur richesse et leur variété.

Utilisée ici comme une matière, la lumière imprègne tout l'intérieur de l'édifice de sa présence changeante. Le temps qui s'écoule se lit ainsi par son mouvement sur les parois. Le visiteur découvre aussi en de multiples séquences le paysage de la ville derrière le masque des façades. La nouvelle média­thèque de Poitiers montre qu'il est possible de construire la ville sur la ville sans la bles­ser. Son architecture contemporaine, tout en affirmant sa modernité, ne lutte pas avec le patrimoine urbain historique. Elle enrichit au contraire le cœur de la ville et permet de le vivre ou de le découvrir avec un regard neuf.

 


 

Exact et esthétique

Pour les architectes, le projet est parfai­tement servi par l'entreprise Boutillet qui a construit des ouvrages en béton d'une parfaite qualité. L'entreprise a fait appel à son service méthode pour réaliser les dessins d'exécution, décomposer toutes les tâches, déterminer les temps de réa­lisation. Dans ce bâtiment, de nombreu­ses parties en béton blanc ou gris res­tent brutes de décoffrage et visibles par le public. Il faut donc, avant de commen­cer un ouvrage, déterminer avec préci­sion la méthode de réalisation qui per­mettra d'obtenir une finition de qualité. 

La structure de l'édifice en béton gris brut de décoffrage est de type poteaux­-poutres, sur une trame de 10,30 m x 9,40 m qui offre une grande liberté d'amé­nagement des espaces intérieurs. Les poteaux ont un diamètre de 60 cm dans les étages inférieurs du bâtiment et de 50 cm au dernier niveau. Soumis à de fortes charges, les planchers sont constitués avec des dalles alvéolaires recouvertes d'une chape de compression. En péri­phérie du bâtiment, les poteaux sont en retrait de 2,50 m du plan de la façade. Le porte-à-faux du plancher est réalisé en béton coulé sur prédalle. En raison de la nature très chaotique du sol, la médiathèque repose sur des fondations par pieux.

La diversité des formes et des parements en façades et à l'intérieur fait appel aux res­sources plastiques du béton. Les cannelures qui rythment différentes parois et les voiles verticaux du brise-soleil ouest sont obtenues en utilisant un coffrage avec des planches de sapin sablées et chanfreinées. Par mesure d'économie, ces banches ont été réutilisées plusieurs fois, des vernis ou des peintures Époxy ont été appliqués sur le bois sablé, pour conserver la qualité de la matrice grâce à la pellicule de protection ainsi obtenue. Pour les parties courbes, un coffrage « cintrable » a été mis en œuvre.

Certains cintrages ont été calculés par ordinateur. Un habillage de planchettes sablées dessine le motif et le relief recherché. La construction de la « nacelle » a exigé la mise en place d'une méthode parti­culière : un plancher a été installé pour sup­porter le coffrage du garde-corps périphérique courbe. Après que le béton blanc de ce garde-corps fut coulé, la dalle du sol de la nacelle puis la poutre de support ont été réalisées. Cette façon de procéder a permis de ne pas avoir de raccord apparent au niveau de la jonction dalle/garde-corps. Les lignes horizontales du brise-soleil est sont composées de modules préfabriqués, inté­grant un profil métallique dans lequel sont calées les plaques en Émalit.

Le profil en U (très aplati) des modules reçoit des armatures clavetées à celles des poteaux et est rempli de béton blanc sur quelques centimètres. L'ensemble constitue une poutre noyée dans les modules préfabriqués. La médiathèque de Poitiers témoigne de ta grande diversité des mises en œuvre du béton qui sait répon­dre à de multiples contraintes plastiques et techniques. Ici, la performance dans l'appa­rence et l'exécution n'est pas soulignée par des gestes techniques démonstratifs : le béton est exact et esthétique. 

 

Fiche technique

  • Maître d'ouvrage : ville de Poitiers
  • Architectes : Sylvain Giacomazzi, Laurent Beaudouin, Henri Beaudouin
  • BET structure : Cabinet Claude Winninger
  • Entreprise gros œuvre : Entreprise Boutillet

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